giovedì 12 marzo 2015

Un articolo di Lilian Auzas: "Voyage en pathologie: le Héros malade dans l'oeuvre de Stéphanie Hochet (1)

Ospito molto volentieri oggi e domani l'ampio articolo che l'amico Lilian Auzas ha dedicato a un tema ricorrente nella produzione letteraria di Stéphanie Hochet. Seguirà presto una traduzione a cura di Jean-François Lattarico.


Lilian Auzas

VOYAGE EN PATHOLOGIE
LE HÉROS MALADE DANS L’ŒUVRE DE STÉPHANIE HOCHET
(première partie)
Maintenant il s’est opéré un changement
Complet en mon esprit ;
Maintenant mon courage s’en va quand je marche
À la clarté du soleil levant.
Henrik Ibsen, Peur de la lumière
En mars 2013, alors que Stéphanie Hochet publiait Sang d’encre [1], je concluais mon article pour le blog des Éditions Léo Scheer en affirmant que ce récit était « une  "sismographie" de l’âme humaine. [2] » Je voulais alors signifier que la romancière entendait évaluer cette dernière à la fois solennellement et rigoureusement. Désormais, avec le recul, je me dis que j’aurais pu l’affirmer pour chacun de ses livres. Cette idée a fait son chemin, et tandis que je décidais de relire bon nombre de ses romans durant cet hiver, je visualisais très bien un scanner ; et chaque crépitement du papier lorsque je tournais les pages me rappelait le bruit d’une IRM ou d’un électroencéphalogramme. Je constatais en même temps que quelques-uns de ses protagonistes étaient atteints de maladies graves… Un cancer de la gorge pour Simon Black [3], une tumeur au cerveau pour le jeune Karl Vogel [4], une leucémie pour le narrateur de Sang d’encre (bien qu’elle ne soit jamais clairement nommée). Il y avait là, selon moi, matière à réfléchir.
La maladie peut-elle être pour Stéphanie Hochet un moyen de regarder le monde ? Et ainsi le scruter, le contempler, le commenter, le critiquer comme un médecin fasciné par l’esthétique d’une radiographie sur laquelle il ferait lumière pour révéler toutes les tâches noires. En créant des héros malades, Stéphanie Hochet n’essaierait-elle pas d’appréhender plus judicieusement la société qui l’entoure ? Dans son roman épistolaire Delphine, Madame de Staël écrit que « la présence de la mort […] éclair[e] sur ce qu’il y a de réel dans la vie. [5] » Certes, son Léonce n’est pas malade lui ; en revanche, les personnages de Stéphanie Hochet, par le biais de maladies graves, sont eux proches de la mort. S’approcher au plus près de la fin éveillerait la conscience ? La romancière semble se plaire à aller au bout des choses qu’elle décrit. Et à travers la pointe extrême de la maladie, elle peut transcender la vie et tâcher, avec ses mots, de la toucher au mieux. La mort liée à la maladie n’est jamais une fin en soi chez Stéphanie Hochet. Elle ne fait que planer à travers les pages afin de proposer une analyse du réel. On ne saurait affirmer qu’il y a contradiction dans l’énoncé « héros malade ». Bien au contraire, dans son œuvre, le postulat est plus que légitime.

Apprendre la maladie : nier ou accepter
Le premier contact que l’on a avec sa maladie c’est quand le médecin nous la diagnostique. Ainsi, on est capable de nommer ce qui nous fait du mal. Toutefois, avant cela, il y a des signaux que la maladie nous envoie : les symptômes. On peut alors décider de s’en inquiéter ou bien de les ignorer.
Simon Black, l’artiste peintre de Les Éphémérides, consulte à l’origine « pour de simples douleurs au cou et aux oreilles [6] », mais ne tombe pas dans la psychose en attendant de faire ses analyses bien que des doutes sur la gravité de sa santé s’apparentent à des évidences. Ses examens ne seront qu’une formalité. Simon Black est en vie à l’instant t.
J’ai attendu plus d’un mois avant de me rendre à l’hôpital parce que mon travail ne me laissait pas de répit et que l’idée de maladie me déplaisait au point que je ne voulais pas en entendre parler. J’ai dû porter mon nom sur une liste d’attente de plus de deux mois. J’ai continué à vivre comme si de rien n’était. [7]
La maladie se manifeste ; les symptômes sont là. Des germes pathogènes sont bien ancrés en lui. Toutefois, tant que la maladie n’est pas clairement nommée par un médecin (à travers un diagnostic), il est plus facile de continuer à vivre. Malgré les doutes, le malade préfère ignorer sa maladie voire se complait dans le déni. Douter est en quelques sortes une manière de dédramatiser puisqu’il s’agit de minimiser les symptômes comme s’ils n’avaient rien d’alarmant. Et, dans le cas de Simon Black, il est vrai qu’on ne cogiterait pas sur une toux bien que « [c]e n’était pas des douleurs comme celles causées par les inflammations du type grippe, c’étaient des élancements sourds, jamais connus auparavant. [8] »
Ignorer sa maladie, c’est avoir du pouvoir sur son corps, maîtriser le cours de sa vie. D’ailleurs, à force de conviction, « la sensation […] a fini par se calmer [9] » nous affirme le personnage de Stéphanie Hochet. Pourtant, le mal est là, c’est un cancer de la gorge [10].
Le narrateur de Sang d’encre est encore plus radical. Il se refuse carrément le droit de nommer sa maladie. Son symptôme à lui, c’est la fièvre [11]. Cette dernière devient quasi permanente. En revanche, il ne semble avoir aucun a priori sur le mal qui l’envahit. Le héros est malade et c’est en toute logique qu’il va chez le médecin. La romancière synthétise la situation avec un procédé anaphorique : « Je songe à consulter. Me décide à consulter ; consulte. [12] » C’est dans ce simple énoncé que ce tient le cheminement intérieur de notre héros malade. Toutefois, il nous est permis de penser que cette légèreté de la part du protagoniste est une forme de déni. La prescription, en l’occurrence une prise de sang, ne saurait être alarmante : elle n’est justement qu’une prescription. Les résultats d’analyses n’ont toujours pas raison car ils sont indéchiffrables pour le commun des mortels :
Mon taux de lymphocytes est anormalement élevé. Je hausse les épaules. Et alors ? Ni angoisse ni inquiétude. Une indifférence énorme. C’est un peu comme se promener dans un pays étranger, on laisse ses plus gros ennuis derrière soi, c’est le principe même du voyage. [13]
Voyage en pathologie : la maladie est un territoire inconnu qui pousse en soi. Apprendre qu’on est malade, c’est partir à la découverte des ressources de son âme. Mais notre héros ne veut rien savoir : il n’a rien de commun avec ce mal étranger qui est en lui, espère qu’il repartira comme il est venu. Il ne partagera pas son corps avec la maladie.
« La maladie commence par « L ». [14] » Autrement dit la leucémie, que les gens se représentent comme « le cancer du sang ». Or, dans un entretien de 1978 avec Jonathan Cott pour le magazine américain Rolling Stone, Susan Sontag affirmait que cette maladie était « la seule forme de cancer qui puisse générer des valeurs romantiques. [15] » En effet, comme elle l’avait déjà théorisé dans son livre La Maladie comme métaphore, l’essayiste démontre entre autres qu’historiquement et culturellement, parmi les deux grandes maladies létales que sont la tuberculose et le cancer, la première constituait pour les écrivains notamment « une mort distinguée et édifiante [16] » tandis que la seconde « est déplacé[e] chez un personnage romantique [17] » (et sur ce point, Stéphanie Hochet ne semble plus vouloir s’embarrasser de cette tradition littéraire). Le cancer révulse car il est synonyme de mort quasi imminente, cela bien que des patients en guérissent. La leucémie, parce que non palpable ou visualisable comme une tumeur cancérigène, et surtout non assimilée au cancer jusqu’à ce que l’on invente la biologie cellulaire,  acquiert de fait le statut de maladie romantique ; elle n’est pas sale et n’exige aucune chirurgie ablative (comme pour les cancers du sein ou du testicule par exemple). Stéphanie Hochet s’approprie à juste titre la leucémie pour créer un personnage romantique par excellence. En effet, la maladie apparaît comme une malédiction (les termes ont d’ailleurs la même origine étymologique) et les symptômes confèrent au héros une certaine aura. Il inspire à la fois pitié et révulsion. C’est dans ce combat permanent que réside la sève romantique de la romancière. Le romantisme est une tempête intérieure. Quelle plus belle métaphore alors que celle qui peut sévir dans le sang même ?
Le narrateur ne cherche pas à nier sa maladie. En revanche, il refuse de lui donner de l’importance. Il ne la nomme pas comme lui-même n’a pas de nom pour le lecteur. Chez notre héros, elle ne fait pas partie de son être. Elle n’est que la conséquence directe de quelque chose ; tous ses ennuis commencent dès lors qu’il se fait tatouer une locution latine sur le plexus : vulnerant omnes, ultima necat (Toutes blessent, la dernière tue). À l’origine, les Romains la gravaient sur leurs cadrans solaires. Ils s’agissaient bien évidemment des heures. Notre héros, lui, pense inévitablement aux femmes. Plus prosaïquement, il semble s’agir plutôt de l’encre qui s’insinue sous son derme. Le tatouage lui fait tout simplement mal.
Puis vulnerant omnes disparaît comme absorber par son corps. Est-ce l’encre diluée dans son sang qui va le tuer ? En tout cas, pour notre héros, la leucémie est une conséquence et non une cause ; il n’a pas à la connaître puisque son origine est presque métaphysique. On est encore une fois en plein dans la métaphore romantique.
Il en va tout autrement pour Karl Vogel, le jeune héros de Je ne connais pas ma force. Il ne saurait nier sa maladie puisqu’il ne peut se trouver ailleurs que dans un hôpital pour la soigner. Ce dernier prend d’ailleurs des allures mystiques comme le sanatorium de La Montagne magique. Il a une tumeur au cerveau. Chez ce jeune adolescent, la maladie se fait connaître brutalement :
Au milieu du mois de mai, je tombai évanoui en cours de biologie. La chlorophylle des arbres, l’oxygène et le gaz carbonique, les sigles écrits sur le tableau s’accouplèrent ; les arbres produisirent un gaz sans nom, l’oxygène devint irrespirable, la terre changea de couleur, la matière se transforma en brume, je me sentis mourir. [18]
Karl fera front devant sa tumeur. Il comprend que son propre corps l’a engendrée et que c’est à ce même corps de la combattre. De fait, il appréhende la maladie pour ce qu’elle est. « Je me fis une idée de ma tumeur pour mieux l’accepter [19] », affirme-t-il. Le garçon se la représente comme une truffe grossissant dans sa tête.
Tout le sujet de ce roman de Stéphanie Hochet réside dans cette question : Karl Vogel a t’il la force de surmonter sa maladie ? Il est jeune et n’inspire que pitié et compassion chez ses proches et auprès du personnel de l’établissement. Dans les yeux, les visages, les gestes, l’adolescent est capable d’y lire « les reflets de [s]a maladie. [20] » Dans un élan quasi nietzschéen, Karl va alors puiser en lui les forces dont il a besoin pour guérir. Le traitement est énoncé de façon clinique, à la fois simplement et froidement, en une phrase, à travers la plume incisive de la romancière : « On me soigna par chimiothérapie et radiothérapie intensives. [21] »
Le traitement, on le sait, est épuisant. Mais Karl Vogel n’entend pas se laisser faire. Il ne va pas nier sa maladie ni minimiser la force de celle-ci. Il éprouve du respect pour elle. Il prend la décision de devenir plus fort que son cancer. C’est pour cette raison d’ailleurs que le roman s’ouvre sur un exergue de Friedrich Nietzsche tiré de son Zarathoustra :
L’homme est une corde tendue entre la bête et le surhomme – une corde au-dessus d’un abîme. [22]
Karl aspire ainsi à devenir un surhomme, et pour cela se rapproche de l’idéologie nazie et s’intéresse surtout à son apparat et son décorum (il se nourrit notamment de séquences du film Olympia de Leni Riefenstahl). Se surpasser, selon lui, est un gage de victoire sur la maladie car la tumeur est humaine. Or, Karl Vogel ne veut plus devenir un homme. Ce dernier ne peut être que faible pour se laisser envahir par une tumeur. Il sera au-delà de son humanité ; là où la maladie ne pourra l’atteindre.
Karl Vogel vomit. Il est épris de vertige. Il maigrit à vue d’œil et la fièvre le gagne souvent. Alors il écoute Wagner, trouve du réconfort dans la mythologie germanique et rêve de Walhalla. Le combat commence et se poursuit dans une orientation cathartique au fil du roman. L’idéologie contre la maladie. Le jeune héros malade ne veut pas voir que l’une ou l’autre le projettera inéluctablement dans l’abîme. Les deux sont tenaces. Un jour que des médecins demandent aux jeunes malades d’écrire un texte pour exprimer ce qu’ils ressentent vis-à-vis de leur cancer, Kar Vogel n’écrit qu’une seule phrase et admet que
[r]ien d’aussi lyrique n’avait fermenté dans [s]a tête avant le cancer, en tout cas rien qui ressemblât à cette sentence sèche. [23]
Preuve, s’il en fallait une, que si la maladie est injuste, le combat au moins s’opère à forces égales. Grâce à Stéphanie Hochet, le cancer acquiert en quelque sorte un statut romantique, et perd enfin sa valeur mythologique qui paraissait jusque-là insurmontable au sein de notre culture occidentale. En rencontrant un adversaire de même envergure, la maladie retrouve son paramètre humain, et on ne se la représente plus comme une force invincible. Karl Vogel guérit.

Lilian AUZAS, romancier
Lyon, février 2015


[1] Stéphanie Hochet, Sang d’encre, Paris, Éditions des Busclats, 2013.
[2] Lilian Auzas, Qui a peur de Stéphanie Hochet ?, paru le 19 mars 2013 :
http://www.leoscheer.com/blog/2013/03/19/2086-sang-d-encre-de-stephanie-hochet-un-chef-d-oeuvre-pour-lilian-auzas
[3] Stéphanie Hochet, Les Éphémérides, Paris, Payot-Rivages, 2012.
[4] Ibid., Je ne connais pas ma force, Paris, Fayard, 2007.
[5] Madame de Staël, Delphine, vol. II, Paris, Flammarion, 2000, p. 309.
[6] Stéphanie Hochet, Les Éphémérides, op. cit., p. 41.
[7] Ibid.
[8] Ibid., p. 46.
[9] Ibid.
[10] La maladie est nommée pour la première fois en page 51 du roman.
[11] Stéphanie Hochet, Sang d’encre, op. cit., p. 39.
[12] Ibid., p. 42.
[13] Ibid., p. 65-66.
[14] Ibid., p. 66.
[15] Susan Sontag, Tout et rien d’autre – conversation avec Jonathan Cott, Paris, Flammarion, Climats, 2015, p. 51.
[16] Susan Sontag, La Maladie comme métaphore, Paris, Christian Bourgois, 2009, p. 27.
[17] Ibid., p. 69.
[18] Stéphanie Hochet, Je ne connais pas ma force, op. cit., p. 13.
[19] Ibid.
[20] Ibid., p. 15.
[21] Ibid., p. 16.
[22] Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Paris, Le Livre de poche, 2010, p. 23.
[23] Stéphanie Hochet, Je ne connais pas ma force, op. cit., p. 52.

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