venerdì 13 marzo 2015

Un articolo di Lilian Auzas: "Voyage en pathologie: le Héros malade dans l'oeuvre de Stéphanie Hochet (2)

Pubblico la seconda parte del bel saggio che lo scrittore Lilian Auzas ha dedicato all'Eroe malato, figura ricorrente nella produzione letteraria di Stéphanie Hochet. Si può leggere la prima parte nel post precedente.


Lilian Auzas

VOYAGE EN PATHOLOGIE
LE HÉROS MALADE DANS L’ŒUVRE DE STÉPHANIE HOCHET
(deuxième partie)

Eros et Thanatos : transcender la maladie
Hippocrate conclut son opuscule Nature de l’homme en ces termes :
Un homme avisé, songeant que pour les hommes la santé est le bien le plus précieux, doit savoir, en cas de maladies, trouver du secours dans son propre jugement.[1]
En effet, on ne peut écrire chose plus vraie concernant l’appréhension personnelle d’une maladie. Malgré les judicieux conseils des médecins, tous les traitements prodigués ou encore les médicaments les plus efficaces, la maladie reste la construction d’une histoire entre un homme et ce qu’elle est. Qu’il y ait guérison ou mort, on ne saurait évoquer la maladie sans traiter de sa réception et de sa perception par le patient qui en souffre. Aussi, c’est encore à lui (qui va lutter contre) de choisir sa position face à elle. On l’a vu, dès que la maladie est connue, reconnue, et surtout proprement nommée – dans nos cas, il s’agit de différentes formes de cancer – le malade a le choix entre plusieurs options : nier ou faire face. Simon Black et le narrateur de Sang d’encre choisissent la première option. Karl Vogel, la deuxième. Mais pour ce dernier, on imagine aisément que son jeune âge ne lui laisse pas forcément le choix ; les médecins et ses parents l’ayant placé en hôpital.
La maladie a quelque chose de mystérieux parce qu’elle suscite une humiliation narcissique : Pourquoi moi ? Aussi, est-ce la raison pour laquelle beaucoup de malades culpabilisent. D’autres encore, et c’est le cas de nos trois héros malades hochétiens, décident de puiser en elle quelque chose de vertueux, voire de viril.
Simon Black se persuade inconsciemment que son cancer performe son art. Il renie tout ce qu’il avait créé jusque-là. « Je retournai toutes mes toiles contre le mur, je les avais trop vues. J’en avais assez.[2] » Et repart de zéro. Il découvre en lui des possibilités insoupçonnées :
Je peins vite, avec beaucoup de désirs. Les idées éclosent comme des nymphéas, formes et couleurs naissent dans le ravissement, je jouis de l’étonnement infini d’un matin de printemps. L’art ment, le mentir-vrai n’est pas une découverte d’aujourd’hui. Cette journée n’est ni un matin ni un printemps mais sa douceur m’emmène vers des déflagrations picturales que je n’avais pas connues auparavant.[3]
Il rencontre Ecuador, une femme aussi sublime que mystérieuse, et devant sa beauté redevient homme ; à la fois en tant qu’humain et mâle. La femme s’apparente alors à une allégorie de la maladie. Simon contracte un cancer de la gorge malgré une alimentation saine, sans alcool ni cigarette ; Ecuador fume, boit et entraîne notre héros dans son univers. Ecuador annexe Simon Black comme le fait une maladie. Elle aussi l’aide à améliorer son art :
Pendant quelques jours, les images se déclenchent, je peins. Je me trouve bon quand je réussi à trancher dans le sujet. Contrôler ses sentiments est essentiel, je suis un chasseur à l’affût de la matière crue. Depuis Ecuador, mon instinct s’est affiné.[4]
La maladie redonne à Simon Black un pourtour corporel que jusque-là il avait négligé. Et si c’est un homme au physique quelconque, le cancer lui confère tout de même une aura sexuelle[5]. Il y a symbiose entre l’homme et la femme, entre le malade et la maladie : Simon Black est performant.
C’est aussi le cas du héros de Sang d’encre. Sa leucémie prend des allures féminines : « Elle est « L ». La maladie qui commence par « L », polluant [s]on sang.[6] » Elles sont, entre autres, Sandrine, Jeanne, Marie. Chacune a un statut bien défini. Elles incarnent en quelque sorte les Parques de la maladie. Sandrine est celle avec qui le narrateur perd sa virginité puisqu’elle est la première à qui il montre son tatouage. Elle n’a aucune réaction et est vite oubliée. Jeanne est celle, pourrait-on dire, qui incarne la compagne d’une vie. C’est aussi avec elle que les ennuis commencent ; vulnerant omnes commence à s’effacer. Marie a une fonction double : à la fois salvatrice et destructrice. Elle travaille au laboratoire d’analyse et c’est elle qui lui fait une prise de sang. La métaphore sexuelle est éloquente :
Marie retire l’aiguille. Elle l’enlève juste avant de me faire défaillir. Et c’est presque dommage.[7]
Marie coupe le fil. On a presque l’impression que c’est elle qui inocule la maladie. C’est en tout cas grâce à elle (ou à cause d’elle) que la maladie sera diagnostiquée – par le biais de la prise de sang. Pour autant, le narrateur retrouve sa virilité comme Eros est toujours lié à Thanatos. Sur ce point, Stéphanie Hochet ne va pas à l’encontre de ce couplage classique ; bien au contraire, sa littérature s’en nourrit. La découverte de la maladie est en soi le résumé de la vie d’un homme comme une série d’instantanés que l’on est censé voir avant de mourir. Ces femmes d’une certaine façon « leucémiques » sont in cute et se répandent dans les veines de notre héros. La maladie pénètre physiquement notre narrateur, et la polarité des sexes s’en retrouve inversée. Faut-il y voir une allusion à l’homosexualité ? Après tout, notre protagoniste ressent un peu plus que de l’amitié pour son ami tatoueur Dimitri…
Dans mon rêve, Dimitri a des seins, Dimitri couche avec Marie, celle que j’aime. Dans cette scène, la dernière tue n’est pas Marie. C’est Dimitri. Dimitri l’ange diaboliquement homme et femme. Femme.[8]
Dimitri c’est l’ange exterminateur ; il fait peur tout autant qu’on le désire. C’est lui l’artiste qui grave la maladie sur la peau du narrateur. Remplit son derme d’une encre bleue-noire. Notre héros semble donc éprouver une volonté de renvoi d’appareil : il veut à son tour pénétrer Dimitri, ce pour quoi il se le représente en femme. Renvoyer ainsi la maladie d’où elle vient pour s’en débarrasser. L’acte sexuel comme exutoire. Le pénis comme aiguille.
Le Karl Vogel de Je ne connais pas ma force est encore un jeune garçon et n’a pas l’expérience de nos deux autres héros malades. Cependant, il n’est pas étranger aux humeurs adolescentes propres à son sexe. C’est en voulant parler à une fille de sa classe « à laquelle [il] voulai[t] du bien[9] » qu’il s’évanouit en plein cours – symptôme alarmant qui permet de diagnostiquer sa tumeur au cerveau. Il n’est pas un bon élément en cours d’éducation physique et sportive. Aussi, se considère-t-il comme un jeune mâle en marge : « Quand un garçon n’est pas sportif, il pense qu’il sera tenu à l’écart de la vie héroïque […].[10] » Alors Karl Vogel compense par l’esprit et en se nourrissant de phantasmes. Il désire le corps des hommes bien faits comme ceux des athlètes de Leni Riefenstahl. L’idéologie dont il se sert pour combattre la maladie rejoint ses pulsions les plus intimes. La sexualité de Karl Vogel est intimement liée à son cancer.
Karl Vogel est devant un dilemme. Il se bat sur un terrain qu’il ne connait pas encore parfaitement : son propre corps. En effet, sa maladie, alors qu’il est jeune, vient altérer tout ce que l’adolescence est censée apporter à un jeune, en l’occurrence un garçon. Il éprouve des désirs tout ce qu’il y a de plus naturel. Mais son corps en lutte contre la maladie ne prend pas la forme qu’il devrait connaître en devenant un homme. « Il ne connaîtra pas l’enivrement qu’il y a à sentir son corps palpiter et bouillir, il ne saura pas le miracle de la métamorphose.[11] » C’est cet empêchement provoqué par la maladie, ce non-accès à sa propre virilité, alors qu’il est à un âge où un garçon n’a pas d’autres choix que de devenir un homme répondant aux critères socio-culturels, qui provoque la colère de Karl Vogel. C’est pour cette raison qu’il va plusieurs fois malmener son corps en refusant de s’alimenter ou en refusant de s’endormir. Pour se prouver sa force, il va tuer son oiseau, un canari qui lui avait été offert. En Allemand, Vogel veut dire oiseau ; l’image est éloquente : Karl Vogel essaye de se suicider mais n’en a ni la force ni le courage ni la volonté. Le meurtre du canari va à l’encontre de la métaphore romantique ; symbole de liberté, l’oiseau est souvent prisonnier d’une cage. De tout temps, les rebelles ont surtout voulu le libérer, et ce jusque dans les chansons d’aujourd’hui : « J’ai juste besoin de voir flotter les oiseaux[12] », s’époumone Nina Hagen dans une lamentation romantico-punk. Karl Vogel est au-delà de tout ce qui l’entoure. Son humanité est entravée par une maladie qui pourrait lui être fatale. Il ne sait plus s’il doit la remercier ou lui en vouloir. Son corps tout entier est ainsi consacré. Il n’est plus que sa maladie et non lui-même. Aussi répond-il au mal par le mal.
Quand Karl Vogel n’aspire qu’à devenir un surhomme, il désire en réalité reconquérir son corps qui lui devient étranger et qu’il ne reconnaît pas comme celui d’un homme en devenir. D’une certaine façon, le cancer qui le ronge transfigure l’adolescence qu’il subit. Sa tumeur au cerveau vient ainsi signer son corps. Karl Vogel n’a pas le choix : il n’est plus un enfant.
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La maladie comme thème récurrent dans l’œuvre de Stéphanie Hochet porte le postulat que le corps humain pourrait devenir apocalyptique. D’ailleurs, si Simon Black ignore à ce point son cancer de la gorge, c’est aussi parce que le Gouvernement annonce qu’un grand événement aura lieu le premier jour du printemps, le 21 mars. Ce sera la fin du monde. La maladie lui rappelle qu’il va mourir de toute manière. Elle n’est qu’un moyen parmi tant d’autres de passer de vie à trépas. Si la mort est une fatalité, la maladie ne saurait en être une.
En répression, comme dans le cas de Simon Black, il arrive que ce corps soit maltraité : il se mutile les lèvres en élargissant sa bouche au rasoir. À force de traitements intensifs, le corps de Karl Vogel se sclérose et maigrit. Le cancer, par son aspect rédhibitoire, apporte alors l’idée d’une esthétique de la mort et fait des corps mâles de nos trois protagonistes un genre de memento mori littéraire.
La prose de Stéphanie Hochet installe la violence dans ce que la maladie a de plus concret, à savoir la souffrance. Ses héros sont souvent épuisés par la maladie ou le traitement qu’on leur a prescrit. Et si la maladie a encore un aspect tabou dans notre société puisqu’elle est souvent assimilée à une faiblesse physique et/ou psychologique, la romancière fait lever le voile. Bien loin d’entretenir un clivage entre les êtres sains et ceux qui sont malades, elle fait de ces derniers des héros romantiques en puissance. La pathologie est alors le sujet d’un exercice littéraire comme un autre. À travers la représentation d’un corps malade, c’est tout simplement l’homme dans sa totalité que cherche à comprendre Stéphanie Hochet. La maladie est perçue comme un verrou (un empêchement) et sa plume s’évertue à le faire sauter.

Lilian AUZAS, romancier
Lyon, février 2015





[1] Hippocrate, « Nature de l’homme », in L’Art de la médecine, Paris, Flammarion, 1999, p. 185.
[2] Stéphanie Hochet, Les Éphémérides, op. cit., p. 56.
[3] Ibid., p. 131.
[4] Ibid., p. 66.
[5] « Elle [Ecuador] avait vu que j’étais trapu, mal foutu, mais elle avait quand même aimé ce corps, la longue cicatrice sur le flanc, rappel d’une bagarre au couteau avec un modèle il y a une dizaine d’années, mes jambes courtes, mes cuisses larges, musclées, mon torse poilu, et l’horrible tatouage sur l’épaule […]. Elle avait caressé ce corps-là avec gentillesse et, je crois, avec émotion. Une émotion que j’ai devinée à sa façon de prendre du temps, d’interrompre un baiser pour me regarder, et de jouir longuement avant de trembler. Autant que je jouissais et tremblais. » in Ibid., p. 63.
[6] Stéphanie Hochet, Sang d’encre, op. cit., p. 88.
[7] Ibid., p. 44.
[8] Ibid., p. 88.
[9] Stéphanie Hochet, Je ne connais pas ma force, op. cit., p. 13.
[10] Ibid., p. 21.
[11] Ibid.
[12] „Ich brauch’ nur Vögel flattern sehn“ (Nina Hagen, „Naturträne“, in Nina Hagen Band, CBS Records, 1978).

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